Dans plusieurs grandes villes d’Espagne, la rue reprend de la voix face à une crise du logement qui s’enracine. De Séville à Barcelone, en passant par Madrid et Malaga, les manifestations se multiplient, portées par des collectifs de quartiers et des syndicats de locataires qui dénoncent une hausse des loyers devenue difficilement soutenable et une pression immobilière accélérée par les locations touristiques. Depuis la fin 2024, ces protestations gagnent en ampleur et en organisation, au point de devenir un marqueur politique et social de l’année 2025, avec des mots d’ordre centrés sur l’accès à un logement stable, la lutte contre les expulsions et la défense des droits des locataires. La dynamique s’inscrit aussi dans un climat international où les mobilisations se répondent, des enjeux migratoires aux tensions économiques, comme en témoignent d’autres mouvements suivis à l’étranger, par exemple les protestations à Toronto autour des politiques d’immigration.
Des manifestations qui montent en puissance dans les grandes villes espagnoles
À Madrid, Barcelone, Séville ou Malaga, la mobilisation ne se limite plus à des rassemblements ponctuels. Des cortèges et actions symboliques s’enchaînent depuis fin 2024, avec une coordination croissante entre associations, collectifs d’habitants et structures syndicales de locataires.
Plusieurs dates ont marqué cette séquence: une manifestation à Séville le 9 novembre 2024 contre la spéculation et le tourisme jugé excessif, un rassemblement à Madrid le 15 décembre 2024, puis un défilé à Barcelone le 28 janvier 2025 contre les expulsions dans le centre. À Séville, la création d’un nouveau syndicat de locataires en février 2025 a cristallisé un changement d’échelle: les habitants cherchent désormais à peser dans le rapport de force, et pas seulement à témoigner.
Cette intensification s’appuie sur une mécanique bien rodée, mêlant réunions de quartier, accompagnement juridique et relais via les réseaux sociaux. Dans l’économie numérique, la visibilité d’une cause peut dépendre d’algorithmes et de formats: certains collectifs disent adapter leurs publications pour rester audibles, dans un contexte où les plateformes changent leurs règles, comme l’illustre la limitation de certains usages de hashtags sur Instagram. Une question revient souvent dans les cortèges: comment faire exister durablement la colère dans l’espace public sans s’épuiser?

À Séville, la pression d’Airbnb et la spéculation transforment le centre historique
La situation de Séville est devenue un cas d’école. Dans le quartier de Santa Cruz, la transformation du parc résidentiel en meublés touristiques a atteint un niveau décrit comme massif par des collectifs locaux: des données relayées par des acteurs associatifs indiquent qu’en 2025, plus de 60 % des logements du secteur seraient passés en location de courte durée, souvent via Airbnb.
La conséquence la plus visible reste la flambée des prix: dans le centre, les loyers ont progressé d’environ 24 % sur la période récente, tandis que les prix à l’achat auraient augmenté autour de 29 %. Ces dynamiques, couplées à la rareté de l’offre, favorisent des stratégies d’investissement où des immeubles sont rachetés puis vidés pour être reconfigurés en hébergement touristique.
Dans les récits mis en avant par les associations, un cas revient souvent: celui d’une mère célibataire expulsée après dix ans dans le même immeuble, lorsque le bâtiment a été repris par des investisseurs cherchant à convertir les appartements en activités plus rentables. Derrière l’histoire individuelle, une réalité s’impose: l’expulsion n’est plus un accident isolé, mais l’un des rouages de la recomposition urbaine. Et quand les habitants permanents quittent le centre, que devient la ville au quotidien?
Les municipalités ont commencé à réagir en 2025 avec des règles plus strictes sur les licences et les annonces touristiques, notamment à Barcelone et à Séville. Mais sur le terrain, les collectifs estiment que le contrôle reste inégal et que l’effet sur les prix tarde à se faire sentir, ce qui entretient la défiance.
Peu de logement social, plus de locataires: les droits au cœur du bras de fer
À l’échelle nationale, la crise est aggravée par un déséquilibre structurel: l’Espagne dispose d’un parc de logement social limité, souvent estimé autour de 2,5 % du parc total. Dans le même temps, la part des ménages locataires progresse, alors que la construction neuve reste marquée par l’héritage de la crise financière de 2008 et une offre insuffisante face à la demande.
Cette évolution change la nature des tensions. Le pays est passé d’un modèle très majoritairement propriétaire à une configuration où la location pèse davantage, ce qui renforce l’importance des droits des locataires et la question de la protection face aux expulsions. Dans plusieurs villes, des syndicats se sont spécialisés dans l’analyse de contrats contestés, l’accompagnement en justice et la mise en place de solidarités de voisinage lors des procédures.
À Malaga, des représentants de syndicats de locataires ont mis en avant des pratiques attribuées à certains fonds et grands propriétaires: contrats courts, clauses jugées abusives, rotations rapides pour maximiser les rendements. À Barcelone, une action très médiatisée a montré l’efficacité possible de la pression collective: une expulsion présentée comme imminente dans un immeuble racheté pour un projet touristique a été suspendue après une mobilisation sur place, avant que la mairie ne rachète le bâtiment, selon les collectifs impliqués.
Sous pression, le gouvernement de Pedro Sánchez a présenté des mesures visant à limiter les excès: registre plus transparent des locations touristiques, fiscalité renforcée sur certains revenus, incitations au développement de logements à prix modérés et marge de manœuvre accrue pour les municipalités. Les organisations de locataires, elles, martèlent que l’essentiel se jouera sur l’exécution: contrôles, sanctions et production réelle de logements accessibles. Le signal envoyé par la rue est clair: tant que la crise du logement continuera d’évincer les habitants des centres, les manifestations resteront un thermomètre social difficile à ignorer.