Le gouvernement fédéral a détaillé, dans le budget 2025, un virage assumé de ses politiques d’immigration : moins de résidents temporaires, des admissions permanentes stabilisées et une sélection davantage orientée vers l’immigration économique. Ottawa justifie ce renforcement par la pression exercée ces dernières années sur le logement, les services de santé et les écoles, dans un pays où la part des résidents temporaires est passée de 3,3 % en 2018 à 7,5 % en 2024. Derrière les chiffres, l’enjeu est aussi opérationnel : le fédéral reconnaît que le rythme d’arrivée a fini par dépasser la capacité habituelle d’accueil et d’intégration, tout en admettant que certaines régions et industries dépendent de cette main-d’œuvre.
Le plan 2026-2028, dont des précisions supplémentaires sont attendues dans le Rapport annuel au Parlement sur l’immigration 2025, vise un retour à une trajectoire jugée « soutenable ». Le signal envoyé au marché du travail est double : la priorité monte pour les travailleurs qualifiés, mais les voies d’entrée temporaires — travailleurs étrangers et étudiants internationaux — seront nettement resserrées. Une inflexion qui s’inscrit dans un contexte social plus tendu autour de l’immigration, comme l’ont montré des protestations à Toronto liées à l’immigration, sur fond de débat public autour de la capacité d’accueil.
Le Plan des niveaux d’immigration 2026-2028 stabilise les résidents permanents et relève la part économique
Sur le volet permanent, Ottawa prévoit de réduire puis stabiliser les admissions à 380 000 résidents permanents par an sur trois ans, alors que la cible de 2025 était de 395 000. Le gouvernement indique qu’après 2027, ces entrées doivent représenter moins de 1 % de la population canadienne, avec l’objectif de mieux aligner immigration et capacités d’accueil.

La principale réforme annoncée tient à la composition des admissions : la part de l’immigration économique doit passer de 59 % à 64 %. Une orientation qui vise à répondre aux pénuries et à la productivité, notamment dans des secteurs déjà sous tension comme la santé, les métiers spécialisés ou la construction. Dans les faits, cela reconfigure les priorités des programmes, qu’ils soient fédéraux ou pilotés avec les provinces via le programme d’immigration économique (dont le Programme des candidats des provinces).
Le budget mentionne aussi un objectif linguistique : la proportion d’immigrants francophones hors Québec doit augmenter graduellement, de 9 % (30 367) en 2026 à 9,5 % (31 825) puis 10,5 % (35 125) en 2028. Québec, rappelle Ottawa, fixe de son côté ses propres seuils en immigration économique, ce qui maintient une architecture à plusieurs niveaux. Ce calibrage, pensé pour la planification des services publics, dessine la logique du plan : moins de volume, davantage de ciblage.
Un fil conducteur : l’exemple d’un recruteur en région
À Moncton, au Nouveau-Brunswick, un recruteur d’une PME de services numériques explique depuis des mois que les projets s’accumulent faute de candidats. Dans ce type de bassin, le relèvement du volet économique est perçu comme une respiration, à condition que les délais de traitement suivent et que les critères collent aux besoins locaux.
Ottawa assure justement que le Plan 2026-2028 tiendra compte des secteurs affectés par les droits de douane et des réalités des communautés rurales et éloignées. Le défi sera d’éviter un plan national trop uniforme, alors que les tensions varient fortement d’une province à l’autre.
Une baisse de 43 % des résidents temporaires pour réduire la pression sur le logement et les services
Le changement le plus spectaculaire concerne les résidents temporaires. Le gouvernement prévoit de faire passer les admissions de 673 650 en 2025 à 385 000 en 2026, puis à 370 000 pour chacune des deux années suivantes, soit une baisse d’environ 43 %. Ottawa affiche une cible : ramener la part de ces résidents à moins de 5 % de la population d’ici la fin de 2027.
Ce resserrement est justifié par des contraintes très concrètes. Le budget évoque une pression accrue sur l’offre de logements, le système de santé et les écoles, dans un contexte où la croissance des arrivées a dépassé la capacité habituelle d’absorption. La question revient dans le débat public : comment concilier dynamisme économique et infrastructures saturées, alors que d’autres pays vivent aussi une crispation autour du logement, comme le montre l’intensification des manifestations en Espagne contre la crise du logement ?
Le budget chiffre un effet collatéral : la réduction des entrées temporaires entraînerait une perte nette de revenus de frais fédéraux de 168,2 millions de dollars sur quatre ans à partir de 2026-2027, puis d’environ 35,7 millions ensuite. Ce coût est présenté comme le revers comptable d’un système moins volumineux, donc moins générateur de frais.
Des signaux déjà visibles en 2025, selon Ottawa
Le gouvernement affirme constater des améliorations dès 2025 : un tiers de demandes d’asile en moins, 50 % de travailleurs étrangers temporaires en moins et 60 % de nouveaux étudiants internationaux en moins par rapport à 2024. La mesure du terrain, elle, reste contrastée : dans l’hôtellerie-restauration ou certaines fermes, la dépendance à la main-d’œuvre temporaire est structurelle, et un ajustement trop rapide peut désorganiser des chaînes de production entières.
En filigrane, Ottawa tente donc un équilibre : réduire la pression sur les infrastructures sans casser l’activité, particulièrement dans des zones où le vivier local ne suffit pas. C’est la cohérence entre immigration et capacité d’accueil qui sert ici de boussole.
Des mesures ciblées pour attirer des chercheurs et accélérer l’intégration vers la résidence permanente
Au-delà des volumes, le budget met l’accent sur la qualité des profils, avec une initiative de recrutement de plus de 1 000 chercheurs étrangers hautement qualifiés. Ottawa y voit une fenêtre d’opportunité dans un contexte nord-américain marqué par des politiques plus restrictives aux États-Unis. Le plan prévoit 1,7 milliard de dollars pour plusieurs mesures : 1 milliard sur 13 ans (à compter de 2025-2026) pour des chaires de recherche accélérées, 400 millions sur sept ans pour l’équipement, 133,6 millions sur trois ans (à partir de 2026-2027) pour la réinstallation d’étudiants au doctorat et postdoctorants, et 120 millions sur 12 ans (à partir de 2026-2027) pour aider au recrutement de professeurs adjoints à l’étranger.
Dans le même esprit, Ottawa annonce un processus accéléré pour des détenteurs d’un visa américain H1-B, après une hausse spectaculaire du coût de ce visa, passé — selon le budget — de 215 à 100 000 dollars. L’objectif affiché est de capter des compétences rares dans un moment de recomposition de la concurrence internationale.
Reconnaissance des compétences et transition : deux leviers d’intégration
Autre chantier, souvent dénoncé par les employeurs comme par les nouveaux arrivants : la surqualification. Ottawa estime que le déclassement professionnel coûte des milliards, et note que plus de la moitié des immigrants diplômés du supérieur occupent un emploi en dessous de leur niveau. Le budget prévoit 97 millions de dollars sur cinq ans à partir de 2026-2027 pour le Fonds d’action pour la reconnaissance des titres de compétences étrangers, afin d’harmoniser et d’accélérer les processus avec les provinces et territoires.
Enfin, deux dispositifs visent à fluidifier l’accès au statut permanent. Une mesure sur deux ans doit accélérer l’obtention de la résidence permanente pour des personnes protégées admissibles, pour un coût de 120,4 millions sur quatre ans à partir de 2026-2027. Une seconde mesure, ponctuelle, doit permettre à jusqu’à 33 000 titulaires d’un permis de travail de basculer vers la résidence permanente en 2026 et 2027, pour 19,4 millions sur quatre ans à partir de 2026-2027.
Dans un secteur numérique qui vit au rythme des recrutements, ces mécanismes cherchent à limiter le « yo-yo » administratif et à sécuriser des trajectoires déjà ancrées localement. Le message est clair : le Canada veut réduire certaines entrées temporaires tout en facilitant, pour une partie des profils déjà intégrés, une stabilisation durable.